Souveraineté industrielle · Aides publiques
France 2030 choisit bien ses industriels. Le problème, c'est qu'ils sont minoritaires.
Nous avons passé au crible 2 118 entreprises lauréates de France 2030 dans quatre régions. Une sur huit fabrique un produit dont dépend la souveraineté française. Ce n'est pas un défaut de sélection : deux lauréats sur trois ne sont pas des fabricants.
01La question que personne ne pose
France 2030, c'est 54 milliards d'euros, dont 40,5 milliards engagés fin 2025 auprès de 7 000 bénéficiaires. Le gouvernement le présente explicitement comme un instrument de souveraineté industrielle et technologique. On connaît les montants, le nombre de lauréats, la répartition par région.
Ce qu'on ne sait pas, c'est la seule chose qui compte au regard de cet objectif : les entreprises financées fabriquent-elles ce dont la France dépend ?
Pour y répondre, il faut deux choses qui n'existaient pas. Une grille qui dise ce qui relève de la souveraineté, produit par produit. Et un moyen de relier ces produits aux entreprises qui les fabriquent réellement.
02Critique, stratégique, vulnérable : trois mots, trois questions
Dans les rapports publics, ces trois adjectifs circulent comme des synonymes. Ils désignent pourtant trois propriétés distinctes :
- Critique : que se passe-t-il si le produit disparaît demain ?
- Stratégique : quel est son poids pour la souveraineté et la compétitivité futures ?
- Vulnérable : quelle est la probabilité concrète d'une rupture ?
Les confondre expose à deux erreurs symétriques.
La première est le faux positif. Les plantes artificielles décoratives figurent parmi les produits dont les importations sont concentrées sur la Chine, selon la DG Trésor. Un indicateur de concentration les signale. Mais leur disparition n'aurait aucune conséquence : 4 sur 12 en criticité comme en importance stratégique.
La seconde est le faux négatif. Le vaccin contre la coqueluche n'apparaît dans aucune grille de vulnérabilité, parce que son approvisionnement est aujourd'hui peu tendu (6 sur 12). Il est pourtant critique pour la santé publique (9 sur 12). La crise du Covid a montré ce que vaut une absence de tension constatée à un instant donné.
Une politique fondée sur la seule vulnérabilité finance des plantes en plastique. Une politique fondée sur la seule criticité oublie les ruptures à venir.
La méthode ARGOS.ai note chaque produit, service, activité ou technologie (PSAT) sur ces trois dimensions séparément, puis les croise en six niveaux de priorité :
| Niveau | Qualification | Registre d'action |
|---|---|---|
| P1 | Critique et vulnérable | Urgence : stocks, relocalisation, diplomatie économique |
| P2 | Stratégique et vulnérable | Investissement de long terme : IPCEI, R&D, substituts |
| P3 | Critique, peu vulnérable | Surveillance renforcée |
| P4 | Stratégique, peu vulnérable | Soutien à l'excellence |
| P5 | Vulnérable, non prioritaire | Vigilance passive |
| P6 | Non prioritaire | Le marché |
0362 000 produits, 6 % au cœur
Les bases mobilisées jusqu'ici par les pouvoirs publics couvrent 5 000 à 10 000 produits, identifiés par les nomenclatures douanières. Elles ne voient ni les services, ni les savoir-faire, ni les technologies. La base ARGOS.ai en couvre 62 486.
Une politique qui traiterait tout le tissu productif comme un enjeu de souveraineté disperserait ses moyens sur près de 94 % de son périmètre.
04Un lauréat sur huit
Nous avons pris la liste officielle des lauréats de France 2030 (avril 2025), qui recense 10 844 couples lauréat-projet tous organismes confondus, et retenu les entreprises de quatre régions qui concentrent environ 40 % de l'enveloppe : Île-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes, Hauts-de-France, Occitanie. Soit 2 118 entreprises, 1 013 en Île-de-France, 558 en Auvergne-Rhône-Alpes, 200 dans les Hauts-de-France et 347 en Occitanie. Ce n'est pas un échantillon : ce sont toutes les entreprises lauréates de ces régions. Les établissements de recherche, organismes publics, associations et collectivités, également lauréats, n'entrent pas dans l'analyse.
Déclarer un produit ne suffit pas à le fabriquer. Un distributeur, un bureau d'études ou une holding peuvent porter le même libellé qu'un industriel. Une entreprise n'est donc comptée comme fabricante que si deux sources sur trois l'établissent : annuaires professionnels, code NAF, site internet.
Deux tiers des lauréats, 1 399 entreprises, ne sont pas des fabricants : 519 bureaux d'études et sociétés de R&D, 501 sociétés de services, des négociants, des holdings, des entreprises de construction ou de logistique. Plus de 60 % des aides recensées vont à des entreprises qui ne produisent aucun PSAT prioritaire.
05Le retournement : la sélection n'est pas en cause
On pourrait s'arrêter là et conclure que France 2030 finance mal. Ce serait faux.
Comparons les seuls fabricants. Parmi les 475 fabricants lauréats, 53,7 % sont P1 ou P2. Parmi les 33 145 autres fabricants des mêmes régions, 31,4 %.
Une partie de l'écart est mécanique : les lauréats déclarent en médiane huit PSAT contre quatre, et plus on en porte, plus on a de chances d'en compter un prioritaire. À nombre de PSAT comparable, la part chez les non-lauréats remonte à 39,1 %. L'écart se réduit, mais subsiste : un rapport de 1,4, stable quelle que soit la règle d'identification des fabricants. Et 80,8 % des aides reçues par les fabricants lauréats vont aux P1 et P2.
Quand France 2030 finance un industriel, il choisit plutôt le bon. Le défaut de ciblage tient au périmètre du dispositif, pas à la sélection des entreprises.
06Innover n'est pas fabriquer
Ce constat ne fait pas des autres lauréats des bénéficiaires illégitimes. France 2030 poursuit plusieurs objectifs : innovation, recherche, transformation industrielle, décarbonation. Les bureaux d'études construisent des compétences que la littérature place au cœur de la souveraineté technologique.
Mais une innovation née dans un laboratoire français ne renforce l'autonomie industrielle que si elle est ensuite fabriquée en France ou en Europe. Ce passage, nos données ne permettent pas de l'observer. Elles montrent qu'à la date de l'analyse, la majorité des lauréats ne fabriquent pas de PSAT prioritaire.
07Même montant, autre contenu
Les lauréats d'Île-de-France et d'Auvergne-Rhône-Alpes ont reçu des montants d'aides comparables : 2,8 et 2,2 milliards d'euros. Leur contenu en souveraineté n'a rien de comparable.
| Région | Lauréats fabricants P1/P2 | Part des aides qui leur revient |
|---|---|---|
| Hauts-de-France | 16,0 % | 70 % |
| Auvergne-Rhône-Alpes | 15,4 % | 50 % |
| Île-de-France | 10,2 % | 31 % |
| Occitanie | 9,8 % | 14 % |
En Île-de-France, près des trois quarts des lauréats ne sont pas fabricants. La contribution d'un territoire à la souveraineté dépend de la capacité de production des entreprises qui y sont implantées, pas du montant qu'il reçoit.
08Ce qu'il faudrait
Six pistes pour les décideurs publics :
- Un critère de souveraineté à l'entrée. Quand un appel à projets vise la souveraineté, vérifier avant attribution que le projet porte sur un PSAT prioritaire et que le bénéficiaire le fabrique, ou s'engage à le fabriquer en France. Assortir les projets de R&D concernés d'un volet d'industrialisation.
- Des instruments différenciés pour P1 et P2. Réduire vite le risque de rupture pour les premiers (capacités, stocks, sécurisation des fournisseurs) ; investir sur le long terme pour les seconds (IPCEI, avances remboursables, prises de participation, substituts).
- Ne pas sacrifier les P4. Stratégiques sans être vulnérables aujourd'hui, ils relèvent d'une politique d'excellence. Ils pèsent 27,2 % des fabricants lauréats.
- Un radar pour les P3. Suivre en continu la concentration des fournisseurs, la géopolitique et les capacités mondiales pour détecter à temps leur bascule vers P1 ou P2.
- De la discipline sur P5 et P6. Une vulnérabilité commerciale sans conséquence ne justifie pas une aide au titre de la souveraineté.
- Abandonner la liste de secteurs. Un secteur n'est jamais homogène. La décision doit descendre au produit, puis à l'entreprise qui le fabrique, puis au territoire.
Au-delà du montant investi, la question est de savoir dans quoi l'État investit, auprès de qui, et face à quelles vulnérabilités.
Note de méthode
La base ARGOS.ai (version du 23 septembre 2026) note 62 486 PSAT sur douze sous-critères répartis en trois dimensions (criticité opérationnelle et fonctionnelle, importance stratégique, risque d'approvisionnement), chacune notée de 4 à 12 avec un seuil unique à 9. La notation a été réalisée par des modèles de langage à partir de sources institutionnelles, avec justification écrite de chaque note, puis révisée et arbitrée par règles explicites ; les classes P1 à P6 sont recalculées de façon déterministe. L'identification des fabricants repose sur des règles explicites, sans IA générative. Les montants couvrent l'ensemble des aides d'État reçues par les lauréats de 2022 à 2025 (registre compilé par Cap Financials), et non les seules aides France 2030. L'analyse mesure une contribution potentielle à la souveraineté, sans établir d'effet causal des aides. Elle porte sur quatre régions.
Sources et crédits
- Article de recherche : Godek-Brunel M., Mercier-Suissa C., Guillaud C., Lamotte F., Comment identifier les composants de la souveraineté industrielle pour mesurer l'efficacité des aides publiques ayant pour objectif de la restaurer ?, GR3 (Groupe de recherche sur la relocalisation et la réindustrialisation), iaelyon, Université Jean Moulin Lyon 3.
- France 2030 : liste officielle des lauréats (avril 2025) ; SGPI (2026) pour les montants engagés et la répartition régionale.
- Aides d'État : registre des aides individuelles 2022-2025, hors mesures Covid-19, compilé par Cap Financials.
- Plantes artificielles décoratives : Bonneau C. et Nakaa M. (2020), « Vulnérabilité des approvisionnements français et européens », Trésor-Éco n°274.
- Qualification produit : méthode ARGOS.ai · Le Canari Noir.
Éclairages · Le Canari Noir · Intelligence industrielle