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28 mai 2026

M&A et « double usage » : ce que la régulation 2025 change pour les investisseurs.

Depuis janvier 2025, racheter une PME de capteurs, de matériaux spéciaux ou d'optique n'est plus un deal comme un autre. Ces technologies « à double usage » — civiles, mais militarisables — sont sous vigilance réglementaire accrue. Derrière chaque opération se cache désormais une question de souveraineté.

Un fonds repère une belle pépite industrielle : carnet de commandes solide, technologie rare, équipe soudée. Sur le papier, une cible civile classique. Sauf que, depuis 2025, cette même technologie peut relever d'une catégorie « double usage » — utilisable à des fins civiles comme militaires — et faire basculer l'opération dans le champ du contrôle des investissements. Un deal qui s'ignore peut être retardé, réencadré, voire bloqué.

Le problème : la frontière du « double usage » est floue, mouvante, et rarement lisible depuis une data room. Nous l'avons donc cartographiée — et le résultat est plus large qu'on ne l'imagine.

Ce qui a changé en 2025

La classification des biens à double usage s'appuie sur la liste de contrôle de l'Union européenne, alignée sur l'Arrangement de Wassenaar, le régime international qui encadre l'export des technologies civiles-militaires. Cadre de référence : le règlement (UE) 2021/821, dont la dernière actualisation date de fin 2025. Elle renforce la vigilance sur les technologies sensibles émergentes — IA, cybersurveillance, matériaux spéciaux — et fait entrer de nouvelles catégories critiques :

  • 4A506 — ordinateurs quantiques ; 4A507 — calculateurs haute performance ;
  • 3A501 — circuits intégrés haute performance (≥ 6 000 TPP) et CMOS cryogéniques ; 3E505 — technologie de gravure GAAFET 2 nm ;
  • 9A350 — systèmes de pulvérisation pour drones ; 2B510 — fabrication additive métal ; 1C513 — alliages à haute entropie.

Ces codes recouvrent dix grandes catégories : du nucléaire (Cat. 0) et des matériaux spéciaux (Cat. 1) jusqu'aux capteurs et lasers (Cat. 6), à la navigation (Cat. 7), au maritime (Cat. 8) et à l'aérospatial (Cat. 9), en passant par l'électronique, les calculateurs et les télécommunications. Autant de domaines où l'industrie française compte des champions… souvent méconnus comme actifs stratégiques.

93 % des cibles touchent déjà à la souveraineté

Nous avons passé l'univers « double usage » au crible d'ARGOS : environ 2 280 sociétés dont l'activité civile relève d'une catégorie à double usage. Le constat est net. Avant même toute conversion vers le militaire, 93 % de ces sociétés portent déjà une dimension critique, stratégique ou vulnérable — et 34 % relèvent directement des deux priorités maximales, P1 (critique & vulnérable) et P2 (stratégique & vulnérable).

Niveau de priorité ARGOSSociétésPart
P1 · Critique & vulnérable62728 %
P2 · Stratégique & vulnérable1466 %
Critique mais peu vulnérable68330 %
Stratégique mais peu vulnérable60226 %
Vulnérable mais non prioritaire713 %
Non prioritaire1517 %

Sociétés dont l'activité civile relève d'une catégorie à double usage (règlement UE 2021/821). P1 + P2 = 34 % de l'ensemble. Source : bases ARGOS.AI, mai 2026.

C'est exactement l'angle mort de l'investisseur : là où une due diligence classique voit une entreprise civile, ARGOS voit un actif de souveraineté. Deux lectures du même bilan — et une seule anticipe le regard de l'État.

Où se concentrent réellement les deals

Sur la période janvier 2025 – avril 2026, le nombre de transactions haut de bilan (M&A et levées de fonds) réellement identifiées sur ce segment reste faible — une quarantaine d'opérations. Mais elles ne se répartissent pas au hasard : elles se concentrent sur les capteurs et lasers (Cat. 6, 33 % des cibles), les matériaux spéciaux (Cat. 1, 30 %) et le nucléaire (Cat. 0, 16 %). Côté filières, l'électronique, les services à l'industrie, la chimie et la métallurgie dominent.

Surtout, plus d'une cible sur quatre est classée P1 — critique et vulnérable. Autrement dit, les capitaux vont précisément là où les enjeux de souveraineté sont les plus aigus. Quelques opérations récentes l'illustrent :

  • État français → Bull · Safran → Syntony (géolocalisation résiliente) ;
  • Radiall → Diconex · Crédit Mutuel Equity → TRA-C Industrie ;
  • Bpifrance → Cailabs (optique photonique).

Derrière ces mouvements, une part d'acquéreurs étrangers — le signal qu'il faut suivre de près lorsqu'une cible touche à un maillon P1.

La grille : trois questions avant tout deal

Comment savoir, avant la lettre d'intention, si une cible est un simple actif industriel ou un point sensible de souveraineté ? ARGOS évalue chaque produit, service ou technologie sur trois dimensions :

  • Criticité opérationnelle — l'activité est-elle essentielle au fonctionnement d'une filière ?
  • Importance stratégique — engage-t-elle la sécurité ou l'autonomie nationale ?
  • Vulnérabilité d'approvisionnement — sait-on encore la produire, et par combien d'acteurs ?

Le croisement de ces trois axes produit un classement en six niveaux de priorité, dont les deux plus élevés — P1 et P2 — fondent l'analyse de souveraineté. Sur cette base, Le Canari Noir a construit l'ISI Score (Indice de Souveraineté Industrielle), qui mesure la contribution d'une société à la souveraineté industrielle à partir d'un simple SIREN. C'est le même moteur qui classe aussi les régions : du produit à l'entreprise, de l'entreprise au territoire.

Pour un investisseur, anticiper le sujet de souveraineté n'est plus une option de conformité : c'est sécuriser son deal et éviter le blocage réglementaire.

Ce que ça change concrètement

Identifier en amont qu'une cible est P1 ou P2, c'est pouvoir anticiper le contrôle des investissements, structurer l'opération en conséquence, et préparer le récit à présenter aux autorités plutôt que de le subir. C'est aussi transformer une contrainte réglementaire en thèse d'investissement : dans un cycle où la souveraineté industrielle redevient une priorité publique, un actif critique et bien positionné est un actif qui prend de la valeur.

Le double usage n'est pas un risque à fuir : c'est une carte à lire. Encore faut-il l'avoir.

Source : note ARGOS.AI « M&A et Dual Use » (Le Canari Noir, mai 2026, d'après les travaux de Franck Lamotte). Périmètre réglementaire : règlement (UE) 2021/821 et son actualisation de septembre 2025, Arrangement de Wassenaar. Données transactions : bases propriétaires ARGOS.AI (62 000 produits, services et activités scorés) enrichies via Sirene, INPI, Douanes et Cap Financials. Les exemples cités sont publics et illustratifs.