Le M&A que les classements ne voient pas.
L'activité M&A française est stable. Mais la façon dont on la lit passe à côté de l'essentiel. En classant les opérations non par le secteur de la cible, mais par celui de ses clients, une autre carte apparaît — et la souveraineté y occupe une place que personne ne mesure.
Chaque trimestre, les palmarès M&A racontent la même histoire : tant d'opérations dans le logiciel, tant dans l'industrie, tant dans les services. Utile, mais réducteur. Sur la base des transactions haut de bilan (fusions-acquisitions et prises de participation) recensées par Cap Financials depuis janvier 2025 — les deals les plus significatifs, hors Bodacc —, l'activité est d'ailleurs stable (+0,5 % sur les quatre premiers mois, par rapport à 2025). Rien de spectaculaire… tant qu'on regarde par le bon vieux prisme sectoriel.
Sauf que le prisme sectoriel ment par omission. Un fait, d'abord : 38 % des grandes opérations portent sur un « thème d'actualité » — défense, transition climatique, économie circulaire, métaux critiques. La consolidation ne suit pas les codes NAF ; elle suit les enjeux. Encore faut-il des outils pour la voir.
La souveraineté, deal par deal
Premier changement de focale : rattacher chaque opération à un éventuel enjeu de souveraineté, par analyse sémantique fine de l'activité, contrôlée par l'IA. Résultat : 479 opérations (12 % du total) touchent un thème de souveraineté. Et la répartition est parlante :
- Souveraineté technologique — 51 % des deals concernés, de très loin le premier enjeu ;
- Souveraineté nationale (16 %), industrielle (13 %), sanitaire (8 %), économique (7 %) pour le reste.
Rassurant ? Plutôt : sur ces 479 opérations sensibles, seules 2,7 % de l'ensemble des deals partent vers un acquéreur étranger. Et quand ils partent, c'est surtout vers des partenaires proches : le Canada arrive en tête (24 %), à égalité avec les États-Unis, devant le Royaume-Uni et l'Allemagne. En agrégé, l'Europe pèse 38 % et les pays « alliés ou amis » 30 % — soit plus des deux tiers. Les acquéreurs venus de pays à « relations tendues » représentent 28 %… et sont presque exclusivement américains. La souveraineté française, sur ce périmètre, tient. Mais elle se surveille : c'est tout l'enjeu du « double usage », que nous détaillons ici.
L'angle mort : on classe la mauvaise chose
Voici la vraie nouveauté. Les classements habituels rangent un deal selon ce que fait la cible. Mais la première motivation d'un acquéreur est souvent d'accéder à une clientèle — de mettre la main sur un portefeuille de clients, pas seulement sur un savoir-faire. Nous avons donc classé les opérations autrement : par les filières des clients des cibles. Le palmarès se retourne.
| Rang | Vu par le secteur de la cible | Vu par le secteur des clients |
|---|---|---|
| 1 | Numérique & techno info | BTP |
| 2 | Services à l'industrie | Santé / Pharma |
| 3 | Services aux entreprises | Énergie |
| 4 | Distribution | Agroalimentaire |
| 5 | Mécanique | Services aux entreprises |
| 6 | Métallurgie | Numérique & techno info |
| 7 | BTP | Automobile |
| 8 | Électronique | Aéronautique & spatial |
Deux lectures du même flux d'opérations (M&A + prises de participation, 2025 – avril 2026). À gauche, la filière de la cible ; à droite, la filière des clients qu'elle sert. Source : Le Canari Noir, données Cap Financials.
Des filières discrètes dans la première colonne — BTP, santé, énergie, agroalimentaire — deviennent les vraies destinations stratégiques dans la seconde. On n'achète pas une société de logiciels pour ses logiciels ; on l'achète pour qui elle sert.
Le cas de la défense
Aucun exemple ne l'illustre mieux. Classée par le secteur de la cible, la défense figure tout en bas des palmarès : 14 opérations sur la période. On en conclurait que rien ne s'y passe. Erreur. En retenant la défense comme clientèle finale des cibles rachetées, on ne compte plus 14 opérations, mais 610.
| Filière | Vue « secteur de la cible » | Vue « clientèle finale » |
|---|---|---|
| Défense | 14 | 610 |
| Aéronautique & spatial | 72 | 937 |
Nombre d'opérations où la filière apparaît comme secteur de la cible, versus comme secteur des clients de la cible. Source : Le Canari Noir, données Cap Financials.
Comment les acquéreurs accèdent-ils à ces clients de la défense ? En rachetant, en priorité, des sociétés de logiciels et services informatiques (42 %), de sous-traitance industrielle (10 %) et d'équipements électroniques (7 %). Autrement dit : la chaîne de valeur de la défense se consolide à travers des entreprises qui, sur le papier, n'ont rien de militaire. L'aéronautique et le spatial racontent la même histoire — de 72 à 937 opérations selon l'angle.
Compter les deals « du secteur défense », c'est surveiller la porte d'entrée pendant que la maison se vend par le jardin.
Pourquoi ça change tout
Pour un investisseur, lire la clientèle finale d'une cible, c'est comprendre la vraie thèse d'un deal. Pour la puissance publique, c'est voir où se déplace réellement le contrôle d'une chaîne de valeur stratégique — souvent loin des sociétés estampillées « défense » ou « souveraineté ». C'est exactement ce que permet ARGOS : descendre de l'entreprise à ses produits, de ses produits à ses clients, de ses clients à la filière — et rendre visible ce que les nomenclatures classiques laissent dans l'ombre.
La bonne question n'est plus « quel secteur se rachète ? », mais « quelle chaîne de valeur se recompose, et au profit de qui ? ».
Source : note ARGOS.AI « M&A — Actualité des transactions depuis janvier 2025 » (Le Canari Noir, données arrêtées au 30 avril 2026, d'après les travaux de Franck Lamotte). Volumétrie haut de bilan (M&A + prises de participation) diffusée par Cap Financials, hors Bodacc. Rattachement aux thèmes de souveraineté et aux filières clientes réalisé via les bases propriétaires ARGOS.AI (analyse sémantique contrôlée par IA). Typologie géopolitique : ONU et Coface, librement interprétées.