Le Canari Noir — Intelligence industrielle Éclairages

Les angles morts · 1/5

L'Europe a choisi ses dépendances avant de les mesurer

Pour décider qu'une matière est critique, l'Union pèse ce qu'elle représente dans la valeur ajoutée des secteurs qui l'utilisent. Le critère est libellé en euros. Nous proposons d'en changer l'unité — et de compter, non plus des euros, mais des liens. La Cour des comptes européenne, de son côté, vient de demander à la Commission de se doter d'une méthode qu'elle n'a pas.

Le Canari Noir · méthode ARGOS.ai — juillet 2026 · Premier volet de la série Les angles morts

1. Le bon objectif

Commençons par écarter un malentendu. Le Critical Raw Materials Act (règlement UE 2024/1252, en vigueur depuis mai 2024) est un texte sérieux, et son objectif est le bon : sécuriser les approvisionnements dont dépend l'industrie européenne.

Il recense 34 matières premières critiques, dont 17 jugées stratégiques. Il fixe pour ces dernières des niveaux de référence à l'horizon 2030 — 10 % d'extraction, 40 % de transformation, 25 % de recyclage sur le sol européen — et un plafond de dépendance : pas plus de 65 % de la consommation annuelle en provenance d'un seul pays tiers. Il a désigné 47 projets stratégiques en mars 2025.

Liste, seuils, plafond, projets. C'est une politique de souveraineté, avec ses instruments. Rien de ce qui suit ne vise à la contester.

Ce que nous interrogeons, c'est la règle qui décide de l'entrée sur la liste.

2. Comment l'Europe décide qu'une matière compte

Cette règle est explicite. Une matière première est jugée critique lorsqu'elle franchit deux seuils : un risque d'approvisionnement supérieur ou égal à 1, et une importance économique supérieure ou égale à 2,8.

Le second indicateur mesure le poids de la matière dans la valeur ajoutée des secteurs qui l'emploient, corrigé d'un indice de substituabilité.

L'unité de mesure de la criticité européenne, c'est l'euro.

Le raisonnement se tient : une matière qui porte beaucoup de valeur ajoutée, et qu'on peine à sécuriser, mérite l'attention publique. Il produit une liste défendable et une politique cohérente. Nous ne prétendons pas que le calcul soit mal fait.

Nous disons qu'il ne calcule pas ce que l'on croit. Il mesure un poids économique. Il ne mesure pas une dépendance structurelle.

Et il en découle une conséquence que personne n'a formulée : une matière indispensable mais bon marché est, par construction, invisible. Non parce qu'on l'aurait oubliée — parce que le critère ne peut pas la voir.

3. Quarante-sept milliards contre dix mille euros

Nous avons appliqué à l'industrie française une autre mesure — nous y venons — et confronté les deux résultats. La démonstration tient en deux lignes.

47 088 M€
Pétrole brut
importations françaises
17e
rang systémique
0,01 M€
Articles en molybdène
importations françaises
11e
rang systémique

Un flux de dix mille euros pèse plus lourd, dans la structure de dépendance de notre industrie, qu'un flux de quarante-sept milliards. Le rapport entre les deux montants est de près de un à cinq millions. Le rapport entre leurs rangs est inversé.

Ce n'est pas une anomalie de calcul. C'est ce qui arrive lorsqu'on cesse de mesurer une dépendance par son prix.

Aucun critère indexé sur la valeur ne peut hiérarchiser une politique de souveraineté. Il dira toujours que le pétrole compte plus que le molybdène — et il aura raison, en euros. En dépendance, il aura tort.

4. La Cour des comptes européenne dit la même chose

Nous pourrions en rester à une opinion de méthode. Sauf qu'en décembre 2025, l'auditeur externe de l'Union est parvenu à des constats convergents.

Dans son rapport spécial 04/2026, consacré aux matières premières critiques pour la transition énergétique, la Cour des comptes européenne examine la façon dont la Commission choisit les matières sur lesquelles se concentrer. Son verdict est nuancé, et c'est ce qui le rend redoutable.

Sur la liste des 34 matières critiques, elle juge la méthodologie solide et transparente, améliorée depuis 2011. Ce sont les données qui pèchent — l'évaluation de 2023 repose sur des chiffres de 2016-2020, et les données commerciales sont lacunaires.

Mais sur la liste des 17 matières stratégiques — celle qui porte tout le dispositif opérationnel, les objectifs 2030, le plafond de 65 %, les projets stratégiques —, son constat est d'une autre nature :

Cour des comptes européenne · rapport spécial 04/2026

Sur la liste stratégique — il n'existe pas de méthodologie à proprement parler : le règlement définit une approche générale pour sélectionner les matières stratégiques, mais n'indique pas comment pondérer et hiérarchiser les différents critères de sélection. L'évaluation de la Commission n'est pas transparente, et ses résultats — hormis la liste elle-même — n'ont pas été publiés.

Sur la hiérarchisation (point 33) — les objectifs 2030 ont été fixés de manière agrégée pour l'ensemble des matières stratégiques, si bien qu'ils peuvent être atteints sans qu'aucune matière particulière ne soit sécurisée. Et, écrit la Cour, il n'existe pas de méthodologie permettant de mesurer la contribution des différentes matières premières stratégiques à la réalisation des objectifs.

Recommandation n° 1, point c) — la Commission devrait s'assurer qu'une méthodologie claire soit établie pour mesurer la contribution des différentes matières premières à la réalisation des objectifs. Échéance : fin 2027.

La liste qui décide n'a pas de méthode. Rien ne permet de dire quelle matière mérite un stock stratégique avant les autres. Et l'auditeur de l'Union a fixé une date pour y remédier.

Ce que nous présentons ci-dessous n'est donc pas une objection extérieure. C'est une contribution à une méthode qui manque, et que la Cour a demandé de construire.

5. Changer d'unité : compter des liens

Si l'euro ne convient pas, que mesurer ?

Nous proposons de compter ce qui dépend de quoi : non pas la valeur qu'une matière porte, mais le nombre de choses qui tombent si elle vient à manquer. Cela suppose de renverser l'ordre du raisonnement.

Deux ordres de raisonnement

Descendant — on sélectionne des matières critiques par leurs propriétés, puis on cherche à les sécuriser. La liste est le point de départ.
Ascendant — on part des produits dont dépend la souveraineté, on remonte à ce qu'ils incorporent, et on observe sur quoi ils convergent. La liste devient le résultat.

La méthode ARGOS.ai crible plus de 62 000 PSAT (Produits, Services, Activités, Technologies) sur trois axes — criticité, caractère stratégique, risque d'approvisionnement — pour isoler 3 362 produits prioritaires (P1 et P2) pour la souveraineté française. C'est le point de départ : non pas des substances choisies a priori, mais des produits réellement fabriqués et réellement utilisés.

Reste à savoir ce qu'ils incorporent. Une liste de produits ne dit pas ce qui les compose : il faut une carte des liens de production. Cette carte, nous ne l'avons pas construite. Elle existe, et c'est le travail de deux équipes de recherche qui rend toute cette analyse possible :

Sans ces deux cartographies, la notion même de propagation serait impossible à mesurer. Notre apport ne consiste pas à reconstruire ces réseaux : il consiste à les brancher sur la qualification ARGOS.ai — à superposer, aux liens de production, l'information « ce produit en aval est-il prioritaire pour la souveraineté, et à quel titre ». C'est cette superposition qui transforme un réseau générique en carte de risque.

Là où plusieurs produits prioritaires convergent vers un même intrant, nous appelons ce point de convergence un nœud.

NŒUD 1 intrant Filière 1 Filière 2 Filière 3
Un nœud n'est pas choisi a prioriil est découvert par la remontée des chaînes de production. S'il cède, ce n'est pas un produit qui vacille : c'en est des dizaines.

Sa gravité se mesure sur deux axes : sa profondeur — combien de produits prioritaires en dépendent — et son étendue — sur combien de filières cette dépendance se déploie. Le score les multiplie, ce qui impose au nœud d'être à la fois profond et large pour ressortir. Un intrant confiné à une filière est un risque sectoriel, gérable ; le même dispersé sur huit filières met en tension l'industrie entière d'un coup.

Appliquée à l'ensemble des produits prioritaires, cette mesure fait remonter 44 nœuds, dont 21 solidement établis. Mais l'essentiel n'est pas le nombre.

L'essentiel, c'est qu'une liste dit ce qui compte — elle ne dit jamais ce qui compte le plus. Les 34 matières critiques sont sur un pied d'égalité. La mesure par propagation, elle, produit un classement : un intrant tient 80 produits prioritaires quand un autre en tient trois. C'est précisément l'information dont la Cour constate l'absence.

6. Ce que cette mesure fait apparaître

Changer d'unité change la carte. Des intrants que le critère européen ne peut pas voir remontent au premier plan — et ils ne sont pas anecdotiques : ce sont les premiers du classement.

Nous les examinerons un par un, dans les prochains volets de cette série. Chacun est un angle mort distinct, avec sa cause propre.

Les angles morts — la suite

2.Le réactif fantôme

Une matière importée à 92 % d'un seul pays, pour trois millions d'euros par an. Elle n'entre dans aucun produit : elle sert à les fabriquer, puis disparaît. Depuis 2011, l'Europe a passé au crible plus de cent matériaux — le chrome, le molybdène, le tellure y sont tous. Celui-ci n'y figure pas. Il n'a pas été écarté : il n'a jamais été examiné.

3.Le maillon qu'on a laissé partir

Les trois premiers nœuds de l'industrie française ne sont pas des matières premières. Pourquoi la Commission range-t-elle la métallurgie du côté de la compétitivité et non de la souveraineté ? La réponse tient dans une note de bas de page — et dans une unité de mesure : la tonne.

4.Les composants d'ubiquité

Ni matières premières, ni produits finis : des pièces de faible valeur unitaire, présentes dans presque toute machine. Aucune politique publique ne les regarde, parce qu'elles n'entrent dans aucune case. Elles occupent les rangs 4, 7, 9 et 10.

5.La carte des fournisseurs

Nous avons délibérément tenu les pays hors de cette série. Le dernier volet les nomme — et le classement qui en sort ne ressemble pas à celui que le débat public anticipe.

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7. Ce que cette méthode ne prétend pas faire

Elle ne remplace pas la vigilance sur les minerais, et il serait malhonnête de le laisser croire.

Un import faible n'est jamais la preuve d'une faible dépendance — c'est notre argument, et il vaut dans les deux sens. Le minerai de cobalt affiche un flux douanier quasi nul parce que nous l'achetons déjà transformé, sous forme de dérivés. La dépendance est réelle ; elle est invisible aux statistiques commerciales. Sur ce point encore, la Cour converge : elle relève que les codes douaniers utilisés par la Commission agrègent parfois plusieurs matières critiques distinctes, et que pour certaines, l'un des deux stades — extraction ou transformation — n'est couvert par aucun code.

De même, les réseaux que nous mobilisons décrivent des liens de production possibles — une faisabilité technique — et non des tonnages effectivement échangés. AIPNET est de surcroît généré par intelligence artificielle : nous le traitons comme une boussole, pas comme un cadastre, et maintenons systématiquement le garde-fou douanier à côté du score.

Notre proposition n'est pas de remplacer la liste européenne. Elle est d'en changer l'unité de mesure, et d'en faire une conclusion plutôt qu'une hypothèse.

Un stock stratégique, une double source, un effort de relocalisation ne se décident pas en euros. Ils se décident nœud par nœud.


Sources et crédits

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